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Le 8 janvier 2010

"Le 100, un numéro à succès" par ANNE-LAURE POISSON

Il y a deux ans, ouvrait le 100, «établissement culturel solidaire», lieu unique d’ateliers en commun. Pensé à l’époque comme une alternative au manque de lieux d’artistes à Paris, c’est aujourd’hui une réussite. A l’époque, Frédéric de Beauvoir, ex-administrateur de lieux culturels et ancien élu vert, et Pierre Manguin, plasticien, partent d’une idée simple : le droit à chacun d’exercer une pratique artistique. Sans que celle-ci soit conditionnée par le fait de vouloir exposer à tout prix.
Ils imaginent donc un endroit où chacun pourrait venir peindre deux heures le week-end, ou répéter une pièce. Inspirés par les squats, ils tiennent à en garder la simplicité d’accès, le peu de formalités administratives et, surtout, les faibles coûts. Pas question pour autant d’en faire une sorte de foutoir légalisé, des règles seront fixées : «Ici on a fait un cadre et c’est pour ça qu’il y a un espace de liberté.» Résultat, les deux hommes repèrent au 100, rue de Charenton, dans le XIIe arrondissement parisien, un ancien immeuble EDF abandonné. une petite équipe se démène autour du duo et inaugure le lieu en janvier 2008. Répartis sur trois étages, des ateliers, des salles de répétitions, un espace dédié au numérique.
Le tout est réglé par un mode de fonctionnement enfantin : après une adhésion annuelle, il suffit de s’inscrire sur le planning et de participer aux frais, dérisoires et calculés en fonction des revenus, pour venir répéter, peindre, construire ou jouer de la musique.
Au bout de deux ans, les créateurs, ravis, jugent «le projet plus riche que ce qu’on imaginait au début». Et de citer la bonne ambiance qui règne, l’absence de vols, l’égalité qui prévaut entre les utilisateurs, ni amateurs ni professionnels, mais «des gens pour qui c’est une nécessité». Ils saluent aussi le mélange des publics, qui, ici, accueille aussi bien les répétitions de Lambert Wilson, de Peter Brook, et des SDF du square Hector-Malot voisin.

Parallèlement aux ateliers communs, l’établissement propose un accompagnement plus pratique via la structure Solidarité, culture, lien social, emploi (SO.C.L.E.) pour des artistes souhaitant se consacrer à une pratique exclusive. Pour la première année, ils font le pari aussi de la reconnaissance avec le Studio d’art sociétal (SAS) qui accueille, pour la saison 2009-2010, douze artistes en résidence pour des projets en lien avec le quartier. Les œuvres créées devront ensuite être exposées dans des lieux emblématiques du XIIe.

La maire, Michèle Blumenthal, est une supportrice de la première heure. Le duo, «ouvreur de politiques publiques», regarde vers l’avenir. Il prévoit une capacité d’accueil du site saturée à la fin de la saison et se verrait bien essaimer autre part. Mais pour l’instant, rien n’est fait.
Si le tandem réfléchit à la possibilité d’un fonctionnement en réseaux, cela pourrait être aussi bien en banlieue qu’au CentQuatre, par exemple. «Sur 20 000 m2, on pourrait en récupérer 2 000», plaide Beauvoir. En attendant, ils espèrent déjà voir passer la subvention que leur accorde la ville de 70 000 à 100 000 euros ; même si les recettes propres assurent les deux tiers des revenus, cela permettrait par exemple de renforcer l’isolation du bâtiment. On y voit, en ce début janvier, des peintres travailler avec des mitaines !

Ardemment soutenu par la mairie et par la région - Anne Hidalgo et Christophe Girard en font un lieu emblématique -, l’établissement devrait pouvoir résister à un éventuel changement aux prochaines élections régionales. Les deux hommes se disant «sereins, même si ça reste fragile».

 

1er avril 2009

« 100 rue de Charenton : La fabrique d’art », par Bernard Chamaillard
L’Atelier en Commun : un « 100 » nouveau est arrivé : près de 1500 artistes sont accueillis à tour de rôle dans une ancienne usine EDF transformée en université de la création ou coopérative artistique au 100, rue de Charenton. Cette expérience unique – réalisée avec peu de moyens – révolutionne la pratique des arts. Elle est appelée à faire école …
Pendant des années cette ancienne usine EDF a été fermée. La façade n’a l’air de rien tellement elle est triste. Un vague bâtiment industriel avec de grandes fenêtres, un lieu sans âme que l’on ne remarquait même plus. Les grandes portes vertes étaient régulièrement recouvertes d’affiches de spectacles, comme cela arrive à tous les locaux parisiens laissés vides. Les chiens du quartier avaient fini par y prendre leurs habitudes. On aurait dit que cette bâtisse glauque sortait tout droit d’un roman de Simenon. Seule l’adresse claque comme un titre de film : 100, rue de Charenton. Il devait forcément se passer quelque chose à cet endroit.

Et le miracle s’est produit. Depuis janvier 2008, grâce à la Ville de Paris, le bâtiment sert de refuge, de havre de repos et de création à nombre de créateurs parisiens en mal d’espace. Il a été transformé en atelier d’artistes et accueille près de 1500 adhérents : peintres, plasticiens, sculpteurs mais aussi danseurs, acteurs, cinéastes, musiciens. Cette maison fournissait de l’électricité maintenant elle produit de la lumière. Sa vocation n’a pas tellement changé finalement. Ça reste une fabrique, mais une fabrique d’art « La 100 – Atelier en Commun », ainsi se nomme l’association qui gère ce lieu culturel d’un nouveau genre. !et ce n’est pas un hasard si cet atelier a vu le jour à deux pas du siège de la commune libre d’Aligre – créée en 1954 dans la foulée de l’appel de l’abbé Pierre, du café associatif « La Commune » et de la future Maison des ensembles qui ouvrira l’an prochain. Il y a la un pôle d’activités solidaires. Le « 100 », lui se définit comme un pôle culturel solidaire. J’entends déjà les récriminations de certains lecteurs. Ils se disent « On craint le pire, ça sent l’intellichiant ou le socio-cul ». Eh bien, non. La maison est vraiment au service des artistes.
Mais cette « préférence communautaire » dans la pratique artistique fait partie de la marque de fabrique du « 100 ». D’ailleurs, les tarifs sont modulés selon les revenus. Chacun a en tête l’image du peintre qui vit seul dans son atelier « C’est une image du XIXe, insiste Frédéric de Beauvoir, le directeur du « 100 ».
Ce cliché n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. L’atelier en Commun ça veut dire que l’espace est mutualisé, c’est-à-dire qu’il est partagé ; comprenez qu’un système de rotation avec des créneaux réservés optimise l’utilisation du lieu pour permettre au plus grand nombre d’en profiter. L’artiste fréquente l’établissement, non pas quand ça lui chante mais à un horaire précis. C’est simple mais il fallait y penser. Et surtout mettre en place ce concept. Un vrai tour de force réalisé quasiment avec des bouts de ficelles.

Le ton est donné dès l’entrée. Il faut montrer patte blanche ou plutôt un petit coupon jaune, la carte de membre. Ce système de « pointage » permet de savoir qui est dans le « paquebot ». Histoire d’éviter d’enfermer un artiste dans le local. « Ça a failli arriver » explique Annie Stansal en charge de l’accueil. Frédéric de Beauvoir a eu l’idée de ce procédé en s’inspirant des clubs de gym. Un cadrage obligatoire pour bien gérer le lieu. Cette carte d’abonné illustre d’ailleurs la philosophie solidaire du «100 ». L’atelier se veut et se voit à l’image d’une piscine « ou le sportif et le simple nageur se côtoient » déclare le plasticien Pierre Manguin, concepteur de l’Atelier en Commun.
Autre caractéristique « solidaire » de l’atelier : la sélection des artistes… n’a pas été retenue. Les amateurs, les professionnels, les artistes confirmés, les peintres du dimanche, et les créateurs de croûte sont logé à la même enseigne. Ce patchwork peut sembler illusoire mais ça fonctionne. Ce principe, défendu mordicus par Pierre Manguin, constitue pour lui le socle de la réussite du « 100 ».
Cette cohabitation entre artistes amateurs et artistes chevronnés donne parfois lieu à des scènes cocasses. Frédéric de Beauvoir raconte : « Un jour l’assistante d’un peintre reconnu a découpé au cutter les œuvres du maitre. Et elle a jeté le tout à la poubelle devant le regard médusé d’un artiste moins confirmé qui n’en croyait pas ses yeux. En fait l’artiste chevronné a fait détruire les toiles qu’il n’avait pas vendues pendant son exposition pour ne pas déprécier les tableaux qui avaient été achetés. » Un comportement qui peut surprendre des artistes dont près de 60% sont au RMI.

Les hauts plateaux
Le « 100 » compte près de 1500 m2 répartis (en trois plateaux) sur trois niveaux.

Le grand plateau de rez-de-chaussée accueille des « artistes résidents ». Ils peuvent s’y installer en vue de préparer une exposition pour une période allant de 15 jours à 3 mois. Rotation oblige. Ils doivent ensuite laisser la place à d’autres pour éviter la sédentarisation. Un joyeux désordre créatif règne dans cet « open space ». Les murs sont couverts de tableaux ou d’œuvres inachevées. Les tables fourmillent d’ustensiles : pinceaux, tubes de peinture, crayons, ciseaux. Il y en a partout dans tous les sens. Les artistes eux, sont concentrés sur leur travail. Ils s’appliquent et se méfient des visages inconnus. Qu’on se le dise : le lieu n’est pas ouvert au public. La « résidence d’art plastique » est également équipée d’une salle de théâtre de 75 m2 et d’un local de 45 m2 destiné aux prises de vues photographiques et vidéos.

Le grand plateau du premier étage (500 m2) abrite un atelier en commun pour les pratiques régulières. L’artiste réserve une tranche horaire par exemple le mercredi de 9 heures à 13 heures. Quand il a fini, il range ses affaires dans un casier pour ne pas gêner celui qui va lui succéder. Une illustration de l’atelier en commun basé sur la rotation des espaces. « Tous les mois, les créateurs nous indiquent leurs fréquentations. C’est du sur-mesure. Les artistes jouent le jeu, ils sont contents de la prestation » assure Annie Stansal « il y a un cadre rigide mais à l’intérieur, on essaye d’avoir une certaine tolérance. Quelqu’un peut venir sans réserver mais si la salle est pleine, c’est tant pis pour lui ». Les normes de sécurité imposent de ne pas accueillir plus de 100 personnes en même temps. Par ailleurs le premier étage dispose d’une salle de 75 m2 avec des miroirs pour la danse et les arts vivants.

Le plateau du deuxième étage, baptisé espace performance, est plus petit (300 m2). Il a vocation à servir aussi bien pour les arts plastiques aur pour les arts vivants. Du coup, la salle est tantôt occupée par un peintre tantôt par des danseurs ou des comédiens. Ainsi en décembre dernier, Fanny Ardant et Lambert Wilson ont répété « Music Hall », la pièce qu’ils ont joué aux Bouffes du Nord. Dans un coin de la salle trône un vieux piano donné par le conservatoire du XIIe qui en a cédé deux autres au « 100 ». A ce niveau on trouve aussi un atelier de sérigraphie et un studio qui dépanne les groupes locaux en attendant le local de répétition de la Maison des ensembles. « Le rock et l’art plastique se marie assez mal » remarque Frédéric de Beauvoir. Le studio va donc se transformer en espace audiovisuel numérique avec montage et mixage (Final Cut et Protools, Logic Pro, etc), production Son et photo numérique, …
Une buvette a été installée au deuxième étage. « C’est la fontaine du village » explique Annie Stansal qui a délicatement posé un bouquet de jacinthe dans un bocal en verre sur l’une des tables. Au sol, les carreaux beiges et marron rappellent l’univers industriel des années cinquante et soixante. Près de l’évier, un artiste a laissé une de ses œuvres : le tronc d’un mannequin féminin en plastique avec des fourchettes et des cuillères plantées à la place de la tête. Un microonde est à la disposition des abonnés pour réchauffer des plats. « On prépare le café le matin et quand il n’y en a plus, les artistes en refont. Il est gratuit, C’était le meilleur prix » déclare Frédéric de Beauvoir tandis qu’il assemble la table en verre du coin informatique. « Vous voyez que le directeur met la main à la pâte. Mon vrai poste, c’est homme toute main » plaisante-t-il. Des livres, posés sur un rayonnage, achèvent de donner une chaleur intime à la pièce. A terme, le café devrait s’agrandir. En cassant un mur, il pourra s’ouvrir sur une terrasse. Autre projet de l’équipe du « 100 » proposer un repas sain avec des produits venant du marché d’Aligre pour trois euros seulement.

Le troisième étage a été attribué à la direction et loge le Socle (SOlidarité, Culture, Lien social, Emploi), une association qui aide les projets culturels générateurs d’emplois. Un service qui complète le « 100 » et fait du bâtiment une véritable « coopérative artistique ».